La publication en septembre 1886 du Manifeste du Symbolisme par Jean Moréas reste le témoin d’une évolution littéraire dont les bases sont déjà jetées quelque temps plus tôt. En rupture avec le Naturalisme et le Parnasse, le Symbolisme n’est pas le prolongement du « décadisme ». Bien au contraire, il est l’expression d’une sensibilité poétique nouvelle, dont l’un des traits caractéristiques est le grand nombre de revues où s’expriment les rivalités de personnes ou de clans et les divergences théoriques.

Il ne s’agira pas ici de consacrer une étude, même succincte, à chaque revue, car de nombreux ouvrages en ont déjà fait leur objet de réflexion. Nous nous contenterons, en revanche, de présenter sommairement quelques-unes d’entre elles.

Jusqu’à l’aube des années 1880, les revues littéraires mettaient exclusivement dans leurs sommaires les œuvres des principaux mouvements en place : le Parnasse et le Naturalisme. Elles ne couvraient aucune autre forme d’art susceptible de remettre en cause ces deux courants. C’est ainsi qu’en 1866, paraît, sous l’égide de l’éditeur Alphonse Lemerre, une anthologie regroupant les signatures de plus d’une centaine de poètes, parmi lesquels Verlaine, Mallarmé, Rollinat, Cros, et tant d’autres, qui, durant la décennie suivante, manifesteront une sensibilité poétique en désaccord avec la doctrine parnassienne encore dominante.

Il s’agit là des signes avant-coureurs d’une évolution prochaine, dont les prémices sont encore latents. L’exemple le plus significatif de ce changement reste, à notre sens, La Revue du Monde nouveau, dont le titre seul suffit à évoquer cette mutation en préparation. Fondée en 1875, la revue, dirigée notamment par Charles Cros, cessera ses publications après seulement trois numéros.

Cette brève existence traduit, au-delà des difficultés financières propres au destin d’une revue, une aspiration à la nouveauté — affichée par l’emploi du qualificatif « nouveau » — toujours mal accueillie dans un monde fortement attaché à ses valeurs traditionnelles.

En dépit de sa courte durée, il demeure vrai et tout à fait louable que La Revue du Monde nouveau ait tenté, sans prétendre faire école, de désaliéner le lecteur d’une littérature figée dans le formalisme. Cette tendance à la modernité, déjà éprouvée par les futurs chefs de file Mallarmé et Verlaine, après Baudelaire, va connaître, au début des années 1885-1895, un rebondissement remarquable.

Presque toutes les revues qui naissent à cette époque scandent la notion de modernité. C’est le temps de la préparation à une nouvelle forme d’art : le Symbolisme.

Les revues vont d’abord mener le combat, puis asseoir les bases du nouveau mouvement, dont les premiers frissons sont ressentis un peu plus tôt avec la parution d’un manifeste du Symbolisme, qui ne suffit pas, souligne J.-N. Illouz, à « fonder le mouvement, ni à garantir sa reconnaissance ».

L’année 1886 coïncide avec la naissance d’un grand nombre de revues symbolistes, qui révèlent, pour La Pléiade, par exemple, les œuvres des poètes belges Maeterlinck, Van Lerberghe ou encore Grégoire Leroy.

Dans ce foisonnement de titres, citons aussi La Vogue, revue fondée par Léo d’Orfer et Gustave Kahn, et connue de beaucoup pour avoir publié les Illuminations de Rimbaud, les Derniers vers de Laforgue, ou encore quelques poèmes des Palais nomades de Kahn, un recueil bien oublié aujourd’hui.

D’autres revues témoignent également des querelles et polémiques entre personnes, qui tentent de s’imposer chacune comme chef de la nouvelle école. Ainsi, vont s’opposer, par exemple, Le Symboliste de Kahn et Le Décadent de René Ghil, ce dernier fondant en 1887 les Écrits pour l’art (1887-1892), dédiés à son école, d’abord baptisée « Groupe symbolique et instrumentiste », puis « École évolutive instrumentiste ».

En cette période propice aux luttes et aux combats, La Revue indépendante affiche au contraire une variété de rubriques (Art, science, philosophie, politique) et une « indépendance », qui la désigne singulièrement comme « le véritable organe du Symbolisme », dans le sens où elle constitue une sorte de laboratoire où se pratique une critique de l’art (notamment dans la deuxième série), englobant la littérature.

Fondée en 1884 par Félix Fénéon, la revue passe en 1886 sous la direction d’Édouard Dujardin, également fondateur de la Revue Wagnérienne. La Revue indépendante (première série) compte parmi ses critiques littéraires Paul Verlaine, Léo d’Orfer et Émile Hennequin. Ce dernier, en particulier, tentera de nouvelles approches en s’inspirant de la critique scientifique de Taine.

À partir de ses numéros de 1886 (deuxième série), la revue accueille en outre les textes de Mallarmé, Wyzewa, Laforgue, D’Aurevilly, etc. 

L’année 1891 va apporter au mouvement novateur, après la phase critique des polémiques et des luttes d’individus, « une consécration aux yeux du public ». Le temps, écrit J.-N. Illouz, « est à une affirmation plus consciente du mouvement qui atteint sa maturité ».

Des « samedis » de La Plume (1889-1905, revue fondée par Léon Deschamps) aux rendez-vous de l’Ermitage (1890-1906, dirigée par Henri Mazel), émerge un nouvel état d’esprit : celui de l’École symboliste, qui forme désormais une fédération.

Au-delà de la première génération symboliste, représentée notamment par Rémy de Gourmont, Verlaine, Vielé-Griffin, Dujardin, Kahn ou Henri de Régnier, les aspirations de l’École vont se manifester chez les jeunes de la dernière génération, autour de La Conque, revue créée par Pierre Louÿs et accueillant en particulier les œuvres de Paul Valéry et André Gide.

À cette époque, où naissent des revues beaucoup plus durables, il convient de souligner la place notable qu’occupent La Revue blanche et Le Mercure de France.

Fondée en 1890 par Alexandre Natanson, La Revue blanche est résolument éclectique. Elle ouvre ses pages à Rémy de Gourmont, Mallarmé, Dujardin, et va s’imposer plus tard comme « un centre de la culture juive ».

Le Mercure de France, dirigé par Alfred Vallette, va quant à lui accueillir les textes de l’équipe venue de La Pléiade et rassembler tout ce qui « compte dans le Symbolisme ».

Le Mercure va nettement se distinguer des autres revues par sa longévité. Il paraîtra pendant soixante-quinze ans, avant de se doter, à partir de 1896, d’une prestigieuse maison d’édition, encore existante aujourd’hui, et qui publiera notamment les ouvrages de Remy de Gourmont.