Cet article est issu de mon travail sur Marie Krysinska dans le cadre de ma maîtrise de Lettres modernes ( 2003 - 2004) sous la direction de Maurice Courtois.

L'histoire de la poésie française de l'époque symboliste a montré et prouve encore que Marie Krysinska, d'origine polonaise, est une femme-poète oubliée. Bien que récemment quelques études en France tentent de lui tailler une place dans le paysage poétique du dix-neuvième siècle auquel elle a de toute évidence appartenu, Marie Krysinska est loin de sortir de l'ombre. Elle est absente des manuels de référence, pourtant réputés de grande envergure et d'une qualité d'enseignement incontestable. Et lorsqu'on la découvre sous la plume de nombreux spécialistes de la poésie du dix-neuvième siècle, c'est le plus souvent de manière sommaire. C'est dire combien, à côté de Gustave Kahn, son rival d'esprit, Marie Krysinska est tenue, est-ce injuste, dans l'obscurité. Une obscurité contre laquelle elle s'est indignée, toute sa vie durant, en vain.

Pourtant le travail littéraire que cette poétesse a laissé à la postérité devrait être considéré par son ampleur autant que l'œuvre de l'Américain d'origine Francis Viélé-Griffin (1864-1937) par exemple.

Même si, bien entendu, les convictions de l'une restent profondément différentes de l'autre. Musicienne de formation, Marie Krysinska fut également romancière, sans doute moins talentueuse. Son roman Juliette Cordelin, qu'elle a publié dans L'Éclair (supplément littéraire illustré) du 22 janvier au 12 mars 1895, eut peu de succès, sinon point du tout. Son œuvre poétique, nonobstant, dans le sillage de la querelle autour du vers libre, intéressa, manifestement, les poètes de toutes les rives. Jules Laforgue, pour ne citer que lui, ne cachait pas sa sensibilité à « l'oiseau crucifié », pour désigner ainsi le poème Hibou (« Symboles », Rythmes pittoresques).

Krysinska s'insurge contre le positivisme, le naturalisme et l'académisme des vers parnassiens. Elle fréquente pourtant quasiment tous les clubs littéraires, des Hydropathes aux Hirsutes, et chante notamment dans les cabarets du Chat Noir. Malgré le caractère novateur de ses vers libres, elle ne parvient pas à se faire entendre durant les dix premières années qui suivent la « Lettre du voyant » de Rimbaud.

Son exclusion de la scène littéraire trouve certes une part de ses raisons dans la fameuse dispute qui l'opposa à Gustave Kahn — alors très en vue grâce à La Vogue, la revue qu'il dirigeait. Mais elle s'explique surtout par l'attitude versatile de ses proches collaborateurs, comme J.-H. Rosny, pourtant préfacier laudateur de ses Rythmes pittoresques. Il semble en effet, selon le journal des frères Goncourt du 18 décembre 1890, que celui-ci ait regretté d'avoir écrit « L'Avant-Propos » à ce recueil : « [...] Et il nous disait : "Oui, moi, je n'aime pas ces femmes-là, je n'aime que les femmes honnêtes..." » (Rythmes pittoresques, éd. critique établie par Seth Whidden, « Notes », p. 117)

Le compte rendu que Krysinska a publié dans Le Chat Noir du 16 mai 1891 n'a fait qu'exacerber cette malveillance : « Cependant qu'un groupe de jeunes français ― de tout âge et autres rastaquouères ― prétend représenter l'avenir littéraire en fondant l'école de la plaquette [...]. Daniel Valgraive, de M. J.-H. Rosny, vient de paraître chez A. Lemerre. L'éditeur des académiciens a eu la coquetterie de vouloir montrer qu'il savait accueillir une œuvre audacieuse et neuve, pourvu que son originalité fût de bon aloi et de première main. [...] » Il reste néanmoins vrai que l'éviction de Krysinska est confortée par l'esthétique de l'avant-garde décadente.

Références

  • Krysinska, Marie, Rythmes pittoresques, éd. critique établie par Seth Whidden, Exeter, University of Exeter Press, 2003.
  • Goulesque, Florence, Une femme poète symboliste : Marie Krysinska, la Calliope du Chat noir, Paris, Honoré Champion, 2001.
  • Illouz, Jean-Nicolas, Le Symbolisme, Paris, Le Livre de poche, 2004.
  • Meschonnic, Henri, Critique du rythme, Paris, Verdier, 1982.
  • Baudelaire, Charles, « Serpent qui danse », « Invitation au voyage », « Le Vampire », « Le Revenant », in Spleen et Idéal, Les Fleurs du mal, Œuvres complètes, t. I, éd. établie, présentée et annotée par Claude Pichois, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1987.
  • Rimbaud, Arthur, « Correspondance » (extraits), Œuvres, Paris, Pocket, 1990-1998.
  • Schopenhauer, Arthur, Essai sur les femmes, Paris, Actes Sud, 1993.
  • Sur la figure de la femme fatale chez les peintres symbolistes, voir notamment Gustav Klimt (1862-1918), Le Baiser, et Gustave Moreau (1826-1898), Apparition et Les Chimères.